• Le mal-être des professionnels de crèche

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    Le mal-être des professionnels de crèche

     

    Source photo : http://www.astucesbeaute.net/

     

    Retrouvez cet article publié dans la revue Infocrèche Pro.

     

    Dévalorisation de leur travail, pressurisation des équipes, budgétisation des tout-petits… Multiples sont les difficultés auxquelles se heurtent les professionnels des crèches. Pris dans une volonté initiale d’accompagner l’être humain dans ses premiers pas, l’accès au terrain peut être le fruit de désillusions.

     

    Bien souvent, quand on aborde les problématiques des crèches, on évoque le bien-être des enfants, leurs difficultés de sommeil, d’adaptation, mais aussi le ressenti des parents, leurs contrariétés, leur peine à se séparer de leur tout-petit. Quant à la souffrance des professionnels, nous l’abordons rarement, voire jamais. Ces acteurs sont pourtant centraux, dans le sens où l’épanouissement des enfants est inévitablement tributaire de celui de ces femmes et de ces hommes qui les accueillent au quotidien. Tout le stress, la frustration et l’amertume, mais aussi la joie, le plaisir et l’enthousiasme qui peuvent animer ces professionnels de l’ombre influencent immanquablement la sérénité de ces enfants. Tels de véritables sismographes, ces derniers absorbent chacune de leurs émotions. Même si les mots adressés aux tout-petits sont rigoureusement sélectionnés, toute la sphère du langage infraverbal et non verbal, représentant 70% de la communication, traduisent cet éventuel malaise. « Les équipes de crèches sont souvent dans la plainte et la revendication, signes d’une souffrance professionnelle latente. Sans parler de leurs douleurs corporelles multiples et variées. Elles en ont plein le dos, dans tous les sens du terme ! » témoigne Sophie, directrice d’une crèche collective.

     

    Des pros pas comme les autres

     Si nous évoquons si peu le mal-être des professionnels c’est sans doute parce que justement ils sont professionnels, et que, de par leur posture, ils se doivent, et sont capables, de tout encaisser. Après tout, c’est leur métier. Ils l’ont choisi se dit-on. Oui, sauf qu’on oublie qu’accueillir des enfants en bas âge, ce n’est pas comme gérer un système informatique ou un stock de marchandises. Les petits êtres dont ils s’occupent quotidiennement, avec tout le professionnalisme du monde, leur renvoient des éléments très personnels, de l’ordre du confidentiel, de l’indicible, de leur propre enfance. L’intime s’immisce dans l’exercice de leur fonction, pour le meilleur, comme pour le pire. Une proximité naturelle émerge alors entre ces adultes, humains avant tout, et ces personnes en devenir. « Soyez professionnels ! », « Gardez de la distance ! », « Contrôlez vos émotions ! » leur lance-t-on régulièrement. Certains sont jugés comme trop proches de ces baroudeurs en couche-culotte, d’autres au contraire comme trop distants. La bonne distance ? Difficile de bien la cerner.

     

    En manque de valorisation sociétale ?

     Quel que soit le métier que l’on exerce, deux éléments influencent largement notre degré de tolérance à notre frustration professionnelle et notre motivation à accomplir les missions qui nous ont été confiées : la valorisation sociétale de notre métier et/ou le montant de notre rémunération. Deux points faibles du secteur de la petite enfance qui peuvent affecter ceux qui y œuvrent. Si être professionnel de crèche est actuellement peu valorisant, et peu valorisé, c’est sans doute parce que ce métier est encore méconnu et victime d’idées reçues. Bon nombre ignorent le travail accompli par ces acteurs, qu’ils estiment n’être que de simples « gardiennes d’enfants ». Si leurs missions se sont largement enrichies avec le temps, les représentations de leur profession ont quant à elles un brin stagné. Comme si elles s’étaient figées à des croyances d’antan, où le petit être humain n’était autre qu’un tube digestif qu’il suffisait de nourrir et dont il fallait changer la couche pour qu’il grandisse en bonne et due forme. Tout l’aspect pédagogique et éveil de l’enfant, pourtant fort médiatisé, semble peu présent dans l’inconscient collectif. Et les idées en la matière sévissent : « S’occuper d’enfants ne doit pas nécessiter de formations bien poussées. Un bon instinct maternel, un peu d’autorité et le tour est joué », « J’échangerais volontiers mon poste stressant au bureau contre celui d’un professionnel de crèche »… Dans certains cas, les gestionnaires des crèches publiques et privées eux-mêmes méconnaissent le travail de ces pros sur le terrain. La richesse de leur profession gagnerait donc à être connue. Et reconnue. Car oui, qu’on se le dise, ce métier est difficile. Alors que les évolutions de carrière restent minces : « J’ai rencontré quelques professionnelles démotivées, qui hantaient les sections d’année en année. Quand je leur dis qu’il serait temps de penser à autre chose, que la réorientation est envisageable, et que je peux les aider, elles me répondent d’un air las qu’elles ne savent rien faire d’autre… Mais c’est faux ! Les multiples compétences qu’elles ont acquises sont transférables à d’autres métiers ! » témoigne Marie, directrice d’une crèche collective.

     

    Elargir l’offre d’accueil, à moindre coût

     Nombre d’entre eux se sont lancés dans cette profession désireux d’accompagner, dans leurs premiers pas, ces adultes qui construiront la société de demain. Une noble mission à taille humaine, que les contraintes matérielles viennent entraver. Dans une société en crise où la demande est toujours plus grandissante, les pouvoirs publics ont pour objectif d’élargir l’offre d’accueil, à moindre coût. Dès lors, certains professionnels doivent fléchir leurs valeurs professionnelles et renoncer à quelques idéaux de pédagogie et de respect du rythme de l’enfant. « Les projets pédagogiques des crèches sont toujours très alléchants, bourrés de bonnes idées et de projets motivants. Malheureusement, la réalité est beaucoup moins belle que sur le papier. Nous ne sommes pas assez en nombre, et parfois même pas assez équipées pour mener à bien les initiatives » confie Sarah, éducatrice de jeunes enfants. Maud, auxiliaire de puériculture, renchérit : « J’ai participé à une ouverture de crèche. Quand nous sommes arrivés dans les locaux, les armoires et les salles étaient quasiment vides, alors que nous nous apprêtions à accueillir d’ici une semaine 60 enfants. Nous avons dû apporter nous-mêmes des jouets, du matériel de peinture, de la pâte à modeler ! On avait l’impression d’être laissées pour compte, comme si notre travail n’avait aucune valeur. Pourtant, je me suis accrochée car j’étais persuadée que nous pouvions, à notre niveau, accomplir de belles missions malgré les moyens du bord. Challenge relevé ! ».

    Dans cette nébuleuse, il est judicieux de dynamiser leurs réflexions, de valoriser leurs multiples compétences, d’émoustiller leur motivation, et de les accompagner dans la (re)découverte des atouts inépuisables de leur métier. Pourquoi ne pas réfléchir, ensemble, à la manière dont nous pourrions concilier les valeurs humaines et les contraintes économiques de notre société ? Pourquoi ne pas faire naître des plaintes de ces professionnels de nouvelles perspectives d’adaptation et de changement ? Dès lors, toutes les élaborations de projets, collectifs et individuels, les journées pédagogiques, les formations continues et les validations des acquis de l’expérience (VAE) se révèlent précieuses. Ce qui est fantastique est que, même si tout ce que l’on vient d’évoquer est vrai, nombre de professionnels conservent la vocation, et vivent leur métier avec passion. Si bien que les sourires continueront de fleurir en section.

      Une carrière de second choix ?

     Selon un colloque organisé, en décembre 2011, par la Caisse Nationale des Allocations Familiales, l’univers de la petite enfance peine à être attractif. Souvent, l’orientation vers ces métiers émerge en second choix de carrière, après une rupture professionnelle, tel un congé parental ou une période de chômage, quand il ne s’agit pas d’un choix par défaut. Certains diplômés, tels que les éducateurs de jeunes enfants, les auxiliaires de puériculture et les infirmiers puériculteurs, se raréfient.


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